Femmes victimes de violences : « Il faut créer une culture de la parole et du dialogue sur le sujet »
Mixité des métiers, orientation professionnelle non genrée, insertion professionnelle… Depuis 31 ans, la Fondation FACE, présidée par Jean Castex, oeuvre dans la lutte contre toutes formes d’exclusion, de discrimination et pauvreté, en mobilisant l’engagement des entreprises et de leurs salariés. Timothée Delacôte, délégué général de la Fondation et porte-parole de OneInThreeWomen, réseau européen d’entreprises engagées contre les violences conjugales et intrafamiliales, fait le point sur les actions de la Fondation et l’avancée pour la cause des femmes victimes de violences conjugales dans les entreprises.

Quelles sont les actions que mène la Fondation FACE ?
Reconnue d’utilité publique, la Fondation dispose d’antennes départementales qui opèrent sur le terrain. C’est une fondation « abritante » qui compte une quarantaine de fondations sous son égide et 41 clubs locaux. Nous luttons contre toutes les formes d’exclusion –personnes très éloignées de l’emploi, réfugiées, femmes victimes de violences, travailleurs en situation de handicap, personnes en situation de précarité, placées sous main de justice, travailleurs pauvres... Chaque année, nous accompagnons 380 000 personnes parmi les plus vulnérables car très éloignés de l’emploi, dont 55% de femmes. FACE met en œuvre des projets autour de quatre axes prioritaires : l’éducation et l’orientation choisie ; l’emploi et l’insertion professionnelle ; la médiation et l'accès aux droits ; et la transition écologique solidaire.
Notre objectif est d’engager les entreprises sur le sujet de l’inclusion par le mécénat financier et le mécénat de compétences. En 2023, 6 000 entreprises ont soutenu nos actions, dont 20% de grands groupes et 80% de PME et ETI, et 5 950 salariés se sont engagés à nos côtés en mécénat de compétences. Toutes nos activités sont co-portées par un salarié de la fondation –500 sur tout le territoire– et un d’une entreprise partenaire.
Quels en sont les résultats ?
Sur le sujet de l’insertion dans l’emploi, par le biais de séances de coaching et d’accompagnement sur les CV et le savoir-être, nous atteignons 85% de taux d’insertion. En termes d’orientation, nous luttons contre le décrochage scolaire et nous nous focalisons sur l’accompagnement aux métiers trop peu féminins, qui constitue un enjeu de performance pour les entreprises. En outre, les tensions sur ces métiers sont une opportunité unique d’avancer sur leur diversité. Nous sensibilisons les jeunes femmes aux métiers de la tech, du numérique et de l’ingénierie dès leur plus jeune âge. Car l’accompagnement et la définition des droits des femmes se pose très tôt. Dès la 5e ou la 4e, lorsque nous posons la question de la représentation des métiers et de la capacité à avoir tel parcours ou telle carrière, on voit que les jeunes filles se projettent plus volontiers dans les métiers du soin, de l’accompagnement à l’enfance et au grand âge. Nous cherchons donc à faire intervenir des rôles modèles issues des entreprises pour leur montrer des exemples de réussite dans les secteurs jugés plus masculins. L’autre levier que nous utilisons est le mentorat de jeunes femmes par des dirigeantes et leur immersion en entreprise dans des métiers techniques, technologiques ou industriels. Parmi les programmes que nous avons mis en place, citons « Wi filles », qui depuis dix ans accompagne les jeunes femmes vers les métiers de la tech et du numérique, ou encore « Les filles ont le sens de l’orientation ». Leur objectif ? Faire tomber les barrières et l’autocensure des femmes.
Vous oeuvrez également en faveur des femmes victimes de violences conjugales ?
En 2018, FACE et la fondation Kering ont créé OneInThreeWomen. Ce premier réseau européen d’entreprises engagées dans la lutte contre les violences conjugales joue un rôle de sensibilisation, de mobilisation et d’accompagnement. A date, 62 entreprises ont signé la Charte d’engagement contre les violences conjugales et intrafamiliales, essentiellement des grands groupes tels que l’Oréal, BNP, Orange Michelin, Carrefour, RATP, EDF… FACE assure la coordination du réseau et la mise en œuvre d’outils et d’actions. Cela va de la sensibilisation des collaborateurs en entreprises à l’appui au développement de politiques et d’outils RH, aux formations et processus adaptés à destination des équipes de management et des salariés, et au développement d’une mesure d'impact des actions menées.
Comment prenez-vous attache avec ces femmes ?
Il s’agit souvent de femmes qui ont été identifiées par les services sociaux ou les services de l’Etat (Préfectures, Caisse Centrale d'Activités Sociales, collectivités locales, associations,… Beaucoup de partenaires locaux nous flèchent vers elles. L’entreprise étant un « safe space », le seul endroit où les victimes sont éloignées physiquement de l’agresseur, elles sont alors susceptibles d’enclencher, dans ce cadre, des démarches afin de sortir des violences. Les salariés sont statistiquement les premières personnes à qui se confie la victime. D’où l’importance de sensibiliser les équipes et de les former sur le sujet. Nous proposons aux entreprises partenaires des kits de communication et des formations pour avancer sur la culture de la protection et de l’inclusion et donner aux managers et salariés des clés pour identifier, accompagner et orienter les femmes victimes de violences. En 2024, nous avons formé 5 000 managers qui sont devenus autant d’ambassadeurs et de relais potentiels sur le sujet.
Quel est le rôle des entreprises ?
Alors qu’un salarié sur trois est en contact direct avec une femme victime de violences physiques et/ou sexuelles, avec 20% des salariés victimes de violences conjugales, ce sujet n’est pas d’ordre privé, mais bien un sujet d’entreprise. D’une part, pour leur permettre de contrer l’absentéisme, mieux adapter la prise de poste et favoriser le bien-être au travail. C’est un sujet public dont l’entreprise est également responsable, car il porte préjudice à sa performance. On observe une spirale délétère en entreprise, avec une dépréciation progressive des compétences quand le sujet n’est pas discuté et accompagné. Lorsque le cerveau et le corps sont happés par des problèmes de violence, l’espace disponible pour le travail diminue et dégrade l’évolution dans la sphère professionnelle. S’il n’y a pas de communication, cela peut être perçu par le management comme une baisse de motivation, voire un désengagement.
Comment peuvent-elles se mobiliser sur le sujet ?
Les entreprises doivent se saisir davantage du sujet. Même si la responsabilité de l’employeur est périmétrée, elles doivent prendre conscience qu’il s’agit bien d’un sujet qui les concerne. Leur rôle n’est pas une prise en charge directe, mais elles disposent de plusieurs leviers pour accompagner ces femmes. D’abord, en créant un cadre managérial permettant d’ouvrir le dialogue. L’objectif est de créer une culture de la parole et du dialogue sur ce sujet. Autre objectif, accompagner et orienter la victime vers le bon interlocuteur –conseil juridique, société d’hébergement, associations, Maisons des femmes… –l’ambition du réseau n’étant pas de se substituer au travail des associations. Parmi les autres leviers dont elle dispose, l’entreprise peut mettre en place des congés spéciaux, aménager les horaires, réguler le temps de travail, adapter les objectifs, proposer des dérogations à la charte de télétravail ou d’autres lieux de prise de poste.
Charlotte DE SAINTIGNON