Violences conjugales : « Les victimes doivent savoir qu’elles peuvent en parler dans leur entreprise »
L’ANDRH (Association nationale des DRH) dévoilera en juin prochain la deuxième version de son guide « Violences faites aux femmes : quel rôle pour les DRH et managers » (après celle publiée en 2022), destiné à accompagner les employeurs de salariés victimes de violences conjugales. Emmanuel Gobin, membre du réseau ANDRH* et directeur général d’une association médico-sociale revient sur les motivations de ce projet et explique comment l’entreprise peut jouer un rôle clé dans la lutte contre ces violences.

Pourquoi publier un guide sur les violences conjugales destiné aux entreprises?
Les violences conjugales ne s’arrêtent pas aux portes de l’entreprise. Elles impactent directement la vie professionnelle des victimes : absentéisme, perte de concentration, sous-investissement… En tant qu’association dédiée à l’accompagnement des professionnels RH, l’ANDRH devait se saisir de ce sujet. Les chiffres sont alarmants : deux femmes sur cinq déclarent avoir été victimes de comportements violents ou sexuels au travail, et une sur quatre subit des violences psychiques dans sa vie personnelle. Loin d’être un problème strictement privé, ces violences ont des répercussions concrètes sur le monde professionnel. L’objectif de ce guide est d’aider les entreprises à identifier ces situations, à créer un environnement sécurisant et à offrir un véritable soutien aux victimes.
À qui s’adresse ce guide ?
Ce guide a été conçu principalement pour les responsables RH et les managers, mais il concerne aussi directement les dirigeants d’entreprise. Dans les TPE et PME, où la fonction RH est souvent portée par le dirigeant lui-même, c’est sa posture qui peut faire toute la différence. Un management bienveillant et attentif permet de libérer la parole. En réalité, les RH ne sont pas toujours les mieux placés pour détecter les situations de violence : ce sont souvent les collègues ou les managers de proximité qui perçoivent les premiers signaux. C’est pourquoi il est essentiel de les sensibiliser et de leur donner des outils concrets.
Comment se manifestent ces violences au sein de l’entreprise ?
Elles peuvent prendre différentes formes. D’abord, il y a la violence interne à l’entreprise, souvent sous-estimée, comme les agissements sexistes. Beaucoup de structures hésitent à les qualifier de violences, alors qu’elles participent à un climat délétère. Ensuite, il y a la violence physique ou psychologique qui se répercute dans le cadre professionnel. Un bleu sur un bras, une excuse récurrente du type « Je suis tombée dans l’escalier », un changement soudain de comportement ou une baisse de performance peuvent être des signaux d’alerte. Dans bien des cas, ces situations s’installent progressivement, avec une emprise psychologique qui se traduit aussi par une dévalorisation dans le milieu professionnel. L’entreprise doit être un espace où la victime se sent en sécurité et soutenue.
Quel rôle peut-elle justement jouer face à ces violences ?
L’entreprise doit adopter une posture claire et proactive : il faut nommer un référent harcèlement, intégrer ce sujet au dialogue social, le mettre à l’ordre du jour des réunions du Comité social et économique (CSE) et suivre les indicateurs d’égalité femmes-hommes. Il est aussi crucial de diffuser des informations sur les dispositifs d’aide : affichage des numéros d’urgence, références à la plateforme de signalement anonyme « Arrêtons la violence », contacts des assistantes sociales ou médecins de prévention…Enfin, la question de l’autonomie financière est essentielle. On sait que 87 % des plaintes pour violences intrafamiliales sont déposées par des femmes envers leur conjoint, souvent en situation de dépendance financière. L’entreprise peut agir en promouvant l’égalité salariale et en facilitant l’émancipation économique des femmes.
Quelles sont les recommandations concrètes du guide ?
Dans la deuxième version du guide que nous publierons en juin, l’ANDRH a recensé une dizaine de recommandations pratiques, telles qu’accompagner l’hébergement d’urgence, la protection des enfants d’une victime, étendre le régime de prévoyance pour inclure un soutien psychologique, adapter l’organisation du travail (aménagement des horaires, possibilité de télétravail temporaire…), mobiliser le CSE pour accorder une aide exceptionnelle, informer et former les managers sur la manière d’aborder ces situations sans intrusion. L’idée maîtresse est simple : une victime doit savoir qu’elle peut trouver du soutien dans son entreprise. Si elle en parle, elle ne doit pas être seule.
Quels sont les principaux obstacles à la mise en place de ces mesures ?
Le premier frein est culturel. Le sujet reste tabou, marqué par la honte et la peur du jugement. Beaucoup de victimes n’osent pas en parler, et les entreprises hésitent à s’en mêler par crainte d’être intrusives. De plus, les managers ne sont pas toujours formés pour aborder ces situations délicates. Ils peuvent se sentir démunis et craindre de mal faire. C’est pourquoi la formation et la sensibilisation sont essentielles.
Comment les grandes entreprises s’engagent-elles sur ce sujet ?
Les magasins U, par exemple, se sont engagés autour d’une véritable d’une politique de détection et protection des salariés victimes de violences conjugales. C’est une initiative que nous avons d’ailleurs récompensée en 2023, lors du « Grand prix de l’ANDRH ». Mais ce sujet ne doit pas être réservé aux grands groupes. Toutes les entreprises, quelle que soit leur taille, peuvent mettre en place des actions concrètes : sensibilisation, affichage des contacts d’urgence, soutien financier ponctuel… Il ne s’agit pas de légiférer davantage, mais d’outiller les entreprises pour qu’elles puissent faire de ce sujet un véritable enjeu de dialogue social.
Quels partenaires peuvent accompagner les entreprises ?
Les employeurs peuvent travailler avec de nombreuses associations, services sociaux et bailleurs. Par exemple, via Action Logement ou des partenariats avec des bailleurs sociaux, une entreprise peut aider une victime à se reloger rapidement. L’important est de créer un réseau de soutien clair et accessible, pour que chaque victime sache vers qui se tourner en cas de besoin.
L’objectif est de faire de l’entreprise un lieu sûr ?
Les violences conjugales ne doivent plus être ignorées par le monde du travail. L’entreprise, en tant que lieu de socialisation et de protection, peut jouer un rôle clé en offrant un cadre sécurisant, en libérant la parole et en accompagnant les victimes. Nous travaillons d’ailleurs sur un label « Safe Place », destiné à identifier les entreprises engagées dans la protection des victimes. Le guide, loin d’être une contrainte supplémentaire, est un outil pratique pour aider les entreprises à agir concrètement et efficacement. L’essentiel est de rappeler aux victimes : vous n’êtes pas seules, et nous sommes là pour vous aider.
* bureau du groupe Flandres Artois
Charlotte DE SAINTIGNON